Ce ne sont pas des entreprises énergétiques, ce sont des entreprises de combustibles fossiles

Les plus grandes entreprises « énergétiques » tirent leurs profits de plusieurs millions de dollars des combustibles fossiles, tandis que les revenus provenant des énergies renouvelables sont minimes, voire inexistants.
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ExxonMobil a annoncé des bénéfices records de 55.74 milliards de dollars en 2022, soit une hausse de 142 % par rapport à l'année précédente. Crédit : JeepersMedia via Openverse CC BY 2.0
ExxonMobil a annoncé des bénéfices records de 55.74 milliards de dollars en 2022, en hausse de 142 % par rapport à l'année précédente. Crédit : JeepersMedia via OpenverseCC BY 2.0

Par Juan F. Samaniego et Eduardo Robaina, Climática. Cet article a été initialement publié par Climática et est republié ici dans le cadre de Covering Climate Now, une collaboration journalistique mondiale visant à renforcer la couverture de la crise climatique.

Si Marty McFly et Doc voyageaient du passé jusqu'au printemps 2023, ils penseraient que la DeLorean s'est trompée de date : il fait tout simplement trop chaud pour cette période de l'année. Pourtant, les thermomètres ne mentent pas. L'Espagne et plusieurs pays méditerranéens ont enregistré en avril des températures « quasiment impossibles » sans le changement climatique, comme l'a récemment indiqué une étude d'attribution. Ces mêmes spécialistes ont constaté que la période de températures extrêmes subie par plusieurs régions d'Asie du Sud était au moins 30 fois plus susceptible d'être due au réchauffement climatique. La situation est la même partout dans le monde.

Il convient à ce stade de souligner qui porte la plus grande responsabilité dans le basculement de la planète et du climat vers des territoires inconnus pour l'humanité. Bien que de nombreuses activités humaines contribuent au réchauffement climatique, deux d'entre elles en sont les principaux facteurs : la déforestation et, surtout, la combustion des énergies fossiles.

Les entreprises qui exploitent le charbon, le pétrole et le gaz sont collectivement appelées « entreprises énergétiques », mais il ne s'agit là que d'un euphémisme pour masquer la réalité. Comme l' écrivait l'économiste et auteure du GIEC, Julia K. Steinberger, dans Climática : « Il est essentiel de comprendre que les entreprises d'énergies fossiles ne sont pas des entreprises énergétiques. Ce sont des entreprises d'énergies fossiles. »

Bien que nombre de ces entreprises orientent progressivement leurs activités vers des sources d'énergie plus propres, comme l'éolien et le solaire, leur histoire, leur évolution, leurs profits, leurs succès – bref, tout – est inextricablement lié aux énergies fossiles, principales responsables du chaos climatique actuel. De plus, à ce jour, la majeure partie des bénéfices de plusieurs millions de dollars que ces entreprises perçoivent provient de l'extraction d'hydrocarbures.

Les entreprises énergétiques affichent des profits records

La flambée des prix des combustibles fossiles observée depuis le début de la guerre en Ukraine a enrichi ces entreprises, et notamment leurs filiales pétrolières et gazières. Fin 2022, la quasi-totalité des entreprises du secteur affichait des profits records à travers le monde, comme nous le verrons plus loin.

Au-delà des chiffres, presque toutes les entreprises du secteur ont un point commun : elles se sont rebaptisées « entreprises énergétiques » car elles ont intégré, dans une certaine mesure, des sources d’énergie renouvelables. Cependant, elles continuent de fonctionner principalement comme des entreprises pétrolières et gazières. Cela se reflète dans leurs rapports financiers, qui tendent également à dissimuler ou à mélanger les revenus issus des énergies renouvelables avec ceux provenant d’autres sources.

En définitive, comme illustré ci-dessous, les combustibles fossiles ont été et restent au cœur de milliards d'euros de recettes annuelles. Chaque entreprise organisant ses activités différemment, certains chiffres sont sous-estimés. Les profits tirés des combustibles fossiles sont probablement supérieurs aux chiffres officiels.

  • ExxonMobil. Le géant pétrolier américain ne cache rien de ses intentions – même si, dans les années 1970, l'entreprise a dissimulé sa connaissance précise des conséquences du réchauffement climatique sur la planète. En 2022, ExxonMobil a annoncé des bénéfices historiques de 55.740 milliards de dollars, soit une hausse de 142 %.
  • Plus que l'année précédente, la totalité des bénéfices d'Exxon provient des énergies fossiles : 36.479 milliards de dollars pour l'exploration et l'exploitation des ressources, 14.966 milliards pour les « produits énergétiques » (raffinage du pétrole) et 3.543 milliards pour les produits pétrochimiques. Il apparaît donc clairement que l'intégralité des profits d'Exxon en 2022 est issue de sources d'énergie responsables d'une augmentation de la température planétaire d'environ 1.2 °C depuis l'ère préindustrielle.
  • Coquille. L'an dernier, la société a réalisé un chiffre d'affaires de 381.314 milliards de dollars et des bénéfices records de 39.87 milliards de dollars (un EBITDA de 84.289 milliards de dollars et un chiffre d'affaires total de 381.31 milliards de dollars). L'exploration et l'exploitation des gisements d'énergies fossiles représentent la part la plus importante de ce montant (17.319 milliards de dollars), suivies par le gaz (16.137 milliards de dollars) et les produits chimiques (4.719 milliards de dollars). Ces activités représentent à elles seules plus de 95 % du chiffre d'affaires de la société, un pourcentage qui pourrait en réalité être supérieur, certains éléments n'étant pas détaillés. Par exemple, Shell a réalisé un bénéfice de 1.745 milliard de dollars grâce aux « énergies renouvelables et solutions énergétiques ».
  • Chevron. Le deuxième producteur de pétrole des États-Unis a également réalisé des bénéfices records de 35.465 milliards de dollars l'an dernier, soit 127 % de plus qu'en 2021. Selon le rapport annuel de l'entreprise, 100 % des bénéfices proviennent des combustibles fossiles : 30.284 milliards de dollars de l'exploitation des gisements de combustibles fossiles, et notamment de l'extraction de gaz, et le reste du raffinage des produits dérivés des combustibles fossiles.
  • TotalEnergies. Le groupe pétrolier français a enregistré un résultat net d'exploitation ajusté de 38.475 milliards de dollars (33.77 milliards d'euros) en 2022, soit le double de celui de l'année précédente. Selon son rapport d'exploitation, la quasi-totalité des bénéfices de l'entreprise est concentrée dans la production d'énergies fossiles et le raffinage et la production pétrochimiques : 12.144 milliards de dollars pour le « gaz, les énergies renouvelables et l'électricité » ; 17.479 milliards de dollars pour l'exploration et la production (toutes énergies fossiles confondues) ; 7.302 milliards de dollars pour le « raffinage et la chimie » ; et 1.550 milliard de dollars pour le « marketing et les services ». L'EBITDA (bénéfice avant impôts et intérêts) des activités liées aux énergies renouvelables s'est élevé à 565 millions de dollars, un chiffre faible comparé aux 71.578 milliards d'euros d'EBITDA total.
  • Saudi Aramco. Le compte de résultat de la plus grande compagnie pétrolière mondiale ne réserve aucune surprise : son activité repose entièrement sur les énergies fossiles. Son EBIT (bénéfice avant intérêts et impôts) s’élevait à 306.512 milliards de dollars en 2022. Sur ce total, 291.313 milliards de dollars correspondent à l’exploration et à l’exploitation des énergies fossiles, et 21.145 milliards de dollars à leur raffinage et à leur distribution. Quant à son bénéfice net, la compagnie saoudienne a annoncé des profits de 161 milliards de dollars, en hausse de 46.5 % par rapport à 2021, sans préciser ses secteurs d’activité. La seule initiative « durable » d’Aramco est le développement de carburants à faible intensité carbone. Le PDG de la compagnie, le sultan Ahmed Al Jaber, présidera la prochaine Conférence des Nations Unies sur le climat (COP28), qui se tiendra aux Émirats arabes unis à la fin de l’année.
  • Gazprom. Le géant pétrolier russe est une autre entreprise dont l'activité repose exclusivement sur les énergies fossiles, notamment le gaz et le pétrole. La société n'a pas publié ses états financiers depuis l'invasion de l'Ukraine. Cependant, le Centre d'études orientales a publié une série de données montrant l'impact des restrictions de l'Union européenne. L'entreprise a produit 20 % de gaz en moins en 2022 par rapport à 2021. Malgré cela, elle aurait réalisé un bénéfice total de 37 milliards de dollars au cours du seul premier semestre. En 2021, la compagnie gazière russe a engrangé 141.506 milliards de dollars, dont 28.723 milliards de dollars de bénéfice net, soit 15 fois plus que l'année précédente.
  • BP. La compagnie pétrolière britannique BP, qui a popularisé le concept d’« empreinte carbone » au début du siècle, a été le fer de lance de la transition énergétique. Pourtant, son rapport financier révèle une autre réalité. Sur un EBITDA de 60.747 milliards de dollars, 21.03 milliards sont liés au gaz et aux autres activités à faible émission de carbone (notamment le solaire, l’éolien, l’hydrogène, le marketing et les biocarburants), et 26,171 milliards à l’exploration pétrolière. 13.659 milliards supplémentaires sont associés à d’autres produits, majoritairement issus de combustibles fossiles. En tenant compte du bénéfice d’exploitation, BP a réalisé 16.063 milliards de dollars de bénéfices grâce au gaz et aux activités à faible émission de carbone, 20.224 milliards grâce au pétrole et 10.789 milliards grâce aux produits liés à Castrol, à la pétrochimie et aux produits de raffinage.
  • Équinor. La compagnie pétrolière nationale norvégienne Equinor a enregistré un chiffre d'affaires de 150.806 milliards de dollars, soit une hausse de 65.9 % par rapport à 2021. Sur ce total, l'extraction de pétrole brut représente 58.524 milliards de dollars, celle de gaz naturel 65.232 milliards, les produits raffinés 11,093 milliards et le gaz naturel liquéfié 9.24 milliards. Les énergies renouvelables, à elles seules (comparativement aux autres sources d'énergie), ont généré un chiffre d'affaires de 185 millions de dollars. Ainsi, Equinor a réalisé un chiffre d'affaires d'au moins 144.089 milliards de dollars grâce aux énergies fossiles, soit plus de 95 % du total. Les 5 % restants correspondent à des secteurs tels que le transport et les « autres ventes », principalement liés aux hydrocarbures. En termes de résultat net d'exploitation, la société a atteint 78.800 milliards de dollars : 67.614 milliards provenant de l'exploration et de la production d'énergies fossiles en Norvège, 3.248 milliards des gisements internationaux, 4.022 milliards des activités aux États-Unis et 3.622 millions des activités de « commercialisation, transport et stockage ». Concernant les énergies renouvelables, Equinor enregistre des pertes de 84 millions de dollars.
  • EDP. L'entreprise énergétique portugaise est plus petite, mais son activité mérite d'être analysée car elle figure parmi les rares entreprises où les énergies renouvelables jouent un rôle significatif. Elle a généré 849 millions d'euros de bénéfices grâce à la distribution d'électricité et de gaz (sans préciser la part de chaque source). Sa filiale spécialisée dans les énergies renouvelables, EDPR, a enregistré un bénéfice de 671 millions d'euros, principalement grâce à la production hydroélectrique, éolienne et photovoltaïque.
  • Repsol. L'entreprise espagnole la plus polluante en matière d'émissions de gaz à effet de serre a réalisé un bénéfice net ajusté de 6.661 millions d'euros. Dans son rapport financier, elle détaille ses activités en quatre sections : exploration et production, industrie, commerce et énergies renouvelables, et services généraux et autres. Les deux premières sections concernent exclusivement ses activités extractives et pétrochimiques, c'est-à-dire ses activités liées aux énergies fossiles. Le bénéfice net ajusté de l'exploration et de la production s'élève à 3.029 millions d'euros, et celui de l'industrie à 3.150 millions d'euros. Autrement dit, la quasi-totalité des bénéfices de Repsol provient des énergies fossiles. Le segment « commerce et énergies renouvelables » a quant à lui dégagé un bénéfice net ajusté de 540 millions d'euros.

Cet article est également disponible en espagnol avec une analyse des entreprises pétrolières espagnoles.

Traduction par Anna Oakes.

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