Suncor a contribué à diriger un groupe climatosceptique qui répand des « incertitudes ».

Alors qu'une décision de la Cour suprême américaine se profile à l'horizon quant à la responsabilité de l'entreprise en matière de désinformation climatique, des documents internes révèlent une campagne visant à remettre en question la science.
Geoff Dembicki
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Crédit : Sari Williams/DeSmog

La science du climat regorge de « faits et d'opinions contradictoires », et les experts sont « divisés » quant à savoir si les humains doivent être tenus responsables du réchauffement climatique.

Ce sont là quelques-uns des « faits saillants » et des « notes de présentation » diffusés par la Petroleum Communication Foundation (PCF) le 15 décembre 1997, quelques jours seulement après que les nations aient négocié à Kyoto, au Japon, le premier traité contraignant au monde visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre.

Le conseil d'administration de la fondation canadienne comprenait à l'époque des représentants des principaux producteurs de pétrole et de gaz du pays, dont Suncor, un géant des sables bitumineux dont la filiale américaine se trouve, près de trente ans plus tard, au centre d'une affaire historique devant la Cour suprême des États-Unis.

Le 5 octobre, la Cour suprême entendra les plaidoiries pour et contre la poursuite, au Colorado, d'une action en justice examinant la participation historique présumée de Suncor, aux côtés de la compagnie pétrolière Exxon, à des campagnes de négationnisme et d'obstruction à la lutte contre le changement climatique. 

Si la majorité conservatrice de la Cour suprême rend une décision générale en faveur de Suncor, cela pourrait compromettre, voire bloquer, des dizaines de poursuites similaires à travers le pays qui tentent de tenir l'industrie pétrolière et gazière financièrement responsable d'avoir induit le public en erreur sur le changement climatique.

Suncor a catégoriquement nié toute tentative de semer le doute quant à l'urgence ou aux causes du réchauffement climatique. « Rien de tout cela n'est vrai », a-t-elle affirmé dans un document judiciaire de 2020. « En réalité, Suncor Canada n'a jamais nié le changement climatique et n'a jamais financé de recherche à ce sujet. »

Cependant, des documents internes récemment obtenus par DeSmog révèlent que l'entreprise, même si elle n'a peut-être pas nié directement le changement climatique, était représentée au sein de la direction de groupes de l'industrie des combustibles fossiles tels que le PCF, qui ont explicitement mis en avant les « incertitudes » concernant la science climatique dominante.

Un exemple de discours sur le changement climatique diffusé par le PCF en 1997. Consultez le document complet sur DocuCloud..

Patricia O'Reilly, de Suncor, siégeait au conseil d' administration de la fondation lorsque celle-ci a publié en 1997 une fiche d'information affirmant qu'un rapport historique de 1995 du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat « sert d'avertissement, mais dit très peu de choses sur le calendrier ou l'ampleur du changement climatique, le cas échéant. Des incertitudes subsistent. »

Bien qu'il existe une longue histoire documentée d'Exxon et de sa filiale canadienne Imperial Oil semant le doute sur les causes du réchauffement climatique, il existe beaucoup moins de preuves publiques accessibles que Suncor se soit livrée à des campagnes similaires.

Mais les documents internes suggèrent que le PCF, dont le conseil d'administration comptait Suncor parmi ses membres, a largement diffusé des documents semant le doute et la question de savoir si l'augmentation des températures mondiales était réelle et urgente.

Cette stratégie visant à semer le doute était également un élément clé de la stratégie de l' American Petroleum Institute (API) et de la Global Climate Coalition , qui, actives à la même époque, s'efforçaient de désorienter le public quant au consensus scientifique émergent afin de retarder toute action et de freiner l'élan autour du Protocole de Kyoto. Comme DeSmog et d'autres l'ont largement démontré, Exxon et d'autres acteurs clés du secteur avaient une compréhension approfondie des impacts climatiques des décennies auparavant, expliquant dans des documents internes des années 1970 qu' « il ne fait aucun doute » que la combustion des énergies fossiles était à l'origine de l'effet de serre.

Suncor n'a pas répondu aux questions détaillées de DeSmog.

Confrontation devant la Cour suprême

L'avenir des litiges climatiques aux États-Unis pourrait dépendre de la décision de la Cour suprême après l'audition des plaidoiries dans l'affaire Suncor Energy contre les commissaires du comté de Boulder, début octobre.

Il s'agit du dernier rebondissement d'une saga judiciaire qui a débuté en 2018, lorsque la ville et le comté de Boulder, dans le Colorado, ont porté plainte contre Suncor et Exxon. Ils les accusent d'avoir mené pendant des décennies des campagnes de désinformation visant à semer le doute sur le rôle des combustibles fossiles dans le réchauffement climatique. La plainte allègue que Suncor et Exxon ont tiré un profit substantiel de ces manœuvres trompeuses et exige désormais qu'elles versent des dommages et intérêts pour les incendies de forêt, les sécheresses et autres conséquences climatiques coûteuses au Colorado, liées à la combustion de leurs produits.

Bien que Suncor soit une entreprise canadienne dont le siège social y est situé, elle exerce ses activités dans tout le Colorado, notamment avec la seule raffinerie de pétrole de l'État. C'est sa filiale américaine, Suncor Energy (USA), qui fait actuellement l'objet de poursuites judiciaires. La société mère canadienne ne sera pas tenue responsable si sa filiale est dans l'incapacité de payer.

En réponse à la plainte déposée à Boulder, Suncor et Exxon ont fait valoir que les tribunaux du Colorado n'étaient pas compétents pour entendre et potentiellement statuer sur l'affaire, car la question de savoir si les compagnies pétrolières multinationales peuvent être tenues responsables des dommages climatiques liés à leurs émissions hors de l'État est une question qui relève uniquement du droit fédéral, et non du droit de l'État.

Après que la Cour suprême du Colorado a rejeté cet argument en mai 2025, Suncor et Exxon ont demandé à la Cour suprême des États-Unis de se prononcer.

En mars 2026, la Cour suprême a accepté d'examiner le recours de la compagnie pétrolière. « Cela donne aux juges de la Cour suprême la possibilité de mettre fin à la procédure s'ils le souhaitent, privant ainsi Boulder de la possibilité de faire valoir ses droits devant un tribunal d'État », a expliqué Cara Horowitz, professeure de droit à l'UCLA , sur LegalPlanet.

« De plus, les juges pourraient rendre une décision qui, simultanément, compromettrait bon nombre, voire la totalité, des autres affaires similaires en cours devant les tribunaux d'État à travers le pays », a-t-elle ajouté.

Bien que la confrontation juridique à venir porte sur des questions de compétence fédérale et étatique, et non sur la question de savoir si les compagnies pétrolières ont réellement menti au public, Suncor a tout de même cherché à rétablir la vérité sur son bilan en matière de pollution climatique dans des documents déposés auprès de la Cour suprême.

« L’entreprise a un rôle clé à jouer pour aider le Canada à réduire ses émissions de gaz à effet de serre et à atteindre ses objectifs climatiques, tout en soutenant une économie dynamique, en améliorant sa performance environnementale et en offrant aux Canadiens un accès sûr à une énergie abordable », peut-on lire dans un mémoire sur le fond déposé l’an dernier par l’équipe juridique de Suncor.

'Disparu on Record'

Des années avant le dépôt de la plainte à Boulder, Suncor a catégoriquement rejeté l'accusation de climatoscepticisme. « Notre président et chef de la direction a déclaré publiquement à plusieurs reprises que les changements climatiques d'origine humaine sont une préoccupation majeure pour lui et pour Suncor », a affirmé un porte-parole à Global News en 2014, interrogé sur l'implication de l'entreprise dans des efforts visant à semer le doute quant à la hausse des températures mondiales.

Les efforts de l'entreprise pour se présenter comme un acteur de bonne foi sur cette question remontent au moins à 1997, lorsque Suncor a publié un plan d'action en sept points pour réduire ses émissions, déclarant dans son rapport annuel qu'elle « adoptait une position de chef de file ». Son PDG de l'époque, Rick George, expliquait au Globe & Mail en 2000 que, contrairement à certains de ses concurrents, Suncor n'avait pas l'intention de contester les données scientifiques sur les changements climatiques.

Les documents examinés par DeSmog montrent que Suncor disposait d'un siège au conseil d'administration du PCF lorsqu'en décembre 1997, elle a envoyé un ensemble de documents à des « personnes et groupes intéressés par l'industrie pétrolière et gazière du Canada » qui pourraient être « adaptés à une utilisation dans des rapports, des bulletins d'information, des discours et d'autres activités de communication ».

Un document historique du conseil d'administration de PCF mentionne un gouverneur de Suncor. Voir le document complet sur DocuCloud.

Ce document comprenait un exemple de discours « pouvant être prononcé devant un public lors de réunions communautaires ou devant des employés ». La fondation ajoutait que « l’introduction et la conclusion, ou d’autres modifications, peuvent facilement être apportées pour l’adapter aux besoins de votre entreprise ».

Le discours soulignait que « les scientifiques eux-mêmes sont divisés quant à savoir si le réchauffement climatique est dû à la variabilité naturelle du climat ou s'il résulte de l'activité humaine », ajoutant qu'« il se peut que les experts ne parviennent jamais à un accord ».

Cette représentation du consensus scientifique était inexacte. Elle était également contredite par les programmes de recherche climatique internes de l'industrie et par les reconnaissances claires d'Imperial Oil quant au rôle des émissions de CO2 dans le changement climatique.

Deux mois seulement avant que la fondation ne diffuse son modèle de discours, plus de 1 500 scientifiques, dont la grande majorité des lauréats vivants du prix Nobel de sciences, ont publié une déclaration affirmant qu '« il existe un large consensus parmi les climatologues du monde entier sur le fait qu'il y a désormais une influence humaine perceptible sur le climat mondial ».

Le discours du PCF ne niait toutefois pas que le changement climatique fût un problème à prendre en compte. Il affirmait : « Au nom de l’industrie pétrolière et gazière, je suis ici aujourd’hui pour vous dire que notre industrie n’attend pas la fin du débat scientifique », et prétendait que les entreprises travaillaient depuis plus de dix ans à « réduire les émissions de gaz à effet de serre ainsi que les impacts sur les terres et l’eau ».

« De nombreuses incertitudes »

Ce raisonnement apparaissait fréquemment dans les documents produits par le PCF. Une publication commençait par souligner les prétendues « incertitudes » en climatologie. Puis, elle reconnaissait que le climat méritait d'être pris au sérieux.

Ensuite, le texte présenterait l’industrie pétrolière et gazière comme un chef de file en la matière et soulignerait des exemples d’actions volontaires. Enfin, il inciterait les Canadiens à assumer leur responsabilité face aux changements climatiques et à prendre des mesures individuelles pour réduire leur empreinte carbone.

Le PCF a publié un rapport intitulé « Sustain » durant l’été 1998, dans lequel il était indiqué : « Il existe de nombreuses incertitudes quant à la manière dont le changement climatique se produit », ajoutant que « certains scientifiques affirment qu’il n’existe aucune base scientifique permettant d’attribuer le changement climatique aux activités humaines ». Plus tard, le rapport notait que malgré ce débat, « l’industrie pétrolière prend des mesures ».

Elle se terminait par un appel aux Canadiens ordinaires à « contribuer à réduire les émissions de gaz à effet de serre en utilisant l’énergie de manière plus efficace et plus judicieuse ».

La publication PCF Soutenir Ce rapport de 1998 met en lumière les « incertitudes » en climatologie. Consultez le document complet sur DocuCloud..

Ces documents ont touché un large public. La PCF a souligné qu’en 2001 seulement, elle avait « distribué plus de 257 000 publications et documents pédagogiques, par le biais de communications sectorielles, d’écoles, d’un numéro sans frais et de son site Web, pour rejoindre plus de 300 000 personnes en Alberta, en Nouvelle-Écosse et dans d’autres régions du pays. »

La fondation a bénéficié des conseils d'Earnscliffe Research & Communications, une importante firme de communication canadienne, concernant sa stratégie de communication. Cette firme a mené une série de groupes de discussion à travers le pays auprès de Canadiens et a publié les résultats dans un rapport en août 1999. Aujourd'hui appelée Earnscliffe Strategy Group, elle a conservé des liens étroits avec l'industrie pétrolière et gazière, et a notamment récemment mené des activités de lobbying pour des clients comme ConocoPhillips Canada et Pathways Alliance.

L'une des conclusions de l'étude était que le langage prudent et nuancé employé pour décrire les impacts futurs du changement climatique et les incertitudes scientifiques était démotivant. Un participant à un groupe de discussion a déclaré : « Quand vous aurez des informations précises, revenez nous les communiquer, et nous agirons alors. »

L'étude menée auprès des groupes de discussion a également suggéré une manière de détourner la responsabilité du changement climatique de l'industrie vers les individus. « Comme beaucoup pensent que l'industrie est une source majeure du problème, ils estiment qu'elle doit jouer un rôle prépondérant », indique le rapport.

Mais une fois que les gens ont appris que des activités de consommation telles que la conduite automobile et le chauffage domestique contribuaient largement au changement climatique, « les mentalités ont considérablement évolué ». Le rapport explique que « si certains étaient sceptiques, la plupart des autres ont accepté l'information comme un fait et étaient plus disposés à assumer leurs responsabilités ».

Profitant ffrôlant le déni

Lorsque Boulder a déposé sa plainte initiale contre Suncor et Exxon en 2018, celle-ci alléguait que les sociétés « ont dirigé, participé et bénéficié d’efforts visant à semer le doute de manière trompeuse sur les causes et les conséquences du changement climatique ».

Dans sa décision de 2025, la Cour suprême du Colorado a rejeté une requête des sociétés visant à faire rejeter les poursuites judiciaires liées à cette allégation, ouvrant potentiellement la voie à la présentation par les avocats de Boulder de preuves selon lesquelles Suncor et Exxon ont profité de la tromperie climatique.

Un document de stratégie de communication de PCF de 1999 promet « une amélioration des résultats ! » Consultez le document complet sur DocuCloud..

Le recours juridique actuellement déposé par Suncor, qui sera examiné par la Cour suprême des États-Unis le mois prochain, vise à bloquer la procédure avant même qu'elle ne puisse se poursuivre – et pourrait avoir pour effet d'empêcher des dizaines de procès en responsabilité climatique à travers le pays, en établissant un précédent juridique qui empêcherait ces poursuites d'être entendues devant les tribunaux d'État. 

Mais cela n'est pas forcément une conclusion inévitable, même avec une majorité conservatrice à la Cour et le juge Samuel Alito possédant personnellement des millions de dollars d'investissements pétroliers et gaziers.

Des experts juridiques estiment que la Cour suprême pourrait décider de ne pas être compétente pour statuer sur l'affaire et la renvoyer devant les tribunaux de l'État du Colorado. Elle pourrait également se contenter d'une décision partielle en faveur de Suncor. « Ce serait un revers, mais pas un rejet : les allégations de tromperie, fondées sur des pratiques de commercialisation et de dissimulation au Colorado, seraient maintenues et les plaignants pourraient se recentrer sur ces points », indique le résumé de LegalPlanet.

Quelle que soit la décision de la Cour suprême, des documents historiques montrent clairement que l'industrie pétrolière et gazière espérait tirer un profit financier du contrôle du discours public sur les émissions.

En 1999, la PCF, dont le conseil d'administration comptait un gouverneur de Suncor, a exposé les « avantages pour l'industrie » liés à la sensibilisation des Canadiens aux enjeux du pétrole et du gaz et aux changements climatiques : « Moins de contestations de la part du public et des groupes d'intérêts particuliers, ce qui se traduit par des cycles plus courts et des coûts d'exploitation réduits. »

Le résultat, selon la fondation, était « une amélioration des résultats financiers ! »

Geoff Dembicki
Geoff Dembicki est rédacteur en chef international de DeSmog et auteur de Les documents sur le pétrole. Il est basé à Montréal.

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